Séminaire ETIUS

Séminaire ETIUS : Ethique des Technologies à l’Interface Université – Société

(Conditions de possibilité et de succès)

Le séminaire ETIUS est organisé par l’unité de recherche CONFLUENCE : Sciences et Humanités de l’Université Catholique de Lyon dans le cadre du projet NHNAI (New Humanism at the time of Neurosciences and Artificial Intelligence).

Au cours des séances de ce séminaire, nous explorerons les conditions de possibilité et de succès d’une animation de la réflexion éthique (sur les nouvelles technologies notamment) à l’interface entre université et société (en particulier du point de vue de la formation des participants et des facilitateurs de cette réflexion). Le cœur de la réflexion mobilisera la philosophie des sciences et la philosophie de l’éducation mais sera particulièrement ouvert à l’enrichissement par d’autres disciplines (sociologie, psychologie, sciences cognitives, …). Nous aborderons en particulier le thème du pluralisme (entre les disciplines universitaires, mais aussi entre les disciplines universitaires et les approches politiques, éthiques, morales ou du sens commun), ainsi que le thème de la rationalité (rationalité scientifique, possibilité d’autres formes de rationalité au niveau du sens commun ou dans le domaine de l’éthique, de la morale ou de la politique).

Modalités

Calendrier 2022-2023 :

  • 1ère Séance : Jeudi 15 décembre 2022 (14h-16h) – Christine Plasse-Bouteyre (UCLy, « Un point de vue sociologique sur la notion d’empowerment », voir ci-dessous) – Université Catholique de Lyon, Campus Carnot (23 Place Carnot, 69002 Lyon), Salle K225.
  • 2ème Séance : Jeudi 25 mai 2023 (14h-16h)

Inscription obligatoire par mail en écrivant à : nhnai-network@univ-catholyon.fr en précisant la modalité souhaitée (présentielle ou distancielle). Un lien de connexion sera envoyé quelques jours avant la séance.

Argumentaire

A l’instar de nombreux défis sociétaux, les questions d’éthique des technologies constituent des « problèmes épineux » (« wicked problems » ; voir : Pohl et al. 2017) qui interrogent la place de l’expertise et des connaissances produites par les universités au sein des processus de prise de décision politique et sociétale.

A la suite de la seconde guerre mondiale, un « contrat social pour la science » s’est instauré (Gibbons 1999), dans le cadre duquel la société accorde autonomie et financement aux acteurs universitaires et académiques. Ces derniers produisent en retour des connaissances fondamentales que les acteurs sociétaux peuvent mobiliser pour leurs prises de décision et pour nourrir l’innovation technologique. Dans ce modèle en silo, le schéma de production de connaissance est très majoritairement unidirectionnel : la science constitue « la source de toute nouvelle connaissance » (Gibbons 1999 p. C82) et l’expertise scientifique est reconnue comme « la composante cruciale de la prise de décision » (Funtowicz et Ravetz 1993 p. 741).

Néanmoins, ce modèle de production de connaissances ne fonctionne que très imparfaitement lorsqu’il s’agit de se confronter aux problèmes sociétaux épineux. Déjà, ces problèmes impliquent de nombreuses dimensions différentes qui ne peuvent être abordées par une unique discipline scientifique ou universitaire. En éthique des technologies numériques par exemple, la CNIL recommande de maintenir la possibilité d’une intervention humaine en marge de toute prise de décision automatique par des systèmes d’intelligence artificielle. Mais que va signifier (dans chaque cas d’application) une intervention authentiquement humaine ? Pour répondre à une telle question, il faudra mobiliser aussi bien des connaissances informatiques sur les systèmes d’IA, que des connaissances juridiques, psychologiques, anthropologiques ou philosophiques (parmi beaucoup d’autres). La nécessité d’une approche interdisciplinaire constitue ainsi une première source de difficulté.

Mais de plus, ce type de défis sociétaux ne peut pas être traité seulement avec des apports de connaissances fondamentales, universitaires ou disciplinaires. Un problème sociétal épineux vient avec du flou et du dissensus à propos des objectifs à atteindre pour y répondre, à propos « de ce qui est en jeu [avec ce problème], ou de ses causes et conséquences, ou du type de stratégie à adopter » (Pohl et al. 2017 p. 323). Tenter de traiter de tels problème de manière technocratique en s’appuyant uniquement sur le modèle classique de production de connaissance objective par la science ou le monde académique, c’est prendre le risque de se trouver confronter à un manque de confiance et de soutien sociétal. Le mouvement des gilets jaunes constitue une illustration frappante des problématiques de légitimité sociale de la production de connaissance et de l’action politique. Un problème sociétal épineux possède, aussi bien dans sa définition que dans la construction des réponses à y apporter, une dimension sociétale irréductible que l’on ne peut ignorer. Ce constat a conduit de nombreux auteurs à proposer un changement de paradigme pour la production de connaissance, comme le « mode 2 » proposé par Gibbons et ses collaborateurs – avec une production de connaissance « socialement distribuée, orientée vers les applications, trans-disciplinaire, et soumise à de multiples obligations de rendre des comptes » (Nowotny et al. 2003 p. 179) – ou la « science post-normale » – qui élargit le type d’acteurs impliqués au sein des processus de validation par les pairs (Ravetz 2004). Ces différents modèles alternatifs mis en avant avec les problèmes sociétaux épineux peuvent être rassemblés sous le terme parapluie de « transdisicplinarité » en ce qu’ils se caractérisent par une transgression de la frontière science-société ou université-société, avec la participation d’acteurs extra-académiques à la production de connaissance (Thompson Klein 2017).

Ce besoin de basculer vers un mode plus inclusif de production de connaissance ne va pas sans poser de délicates questions aussi bien philosphiques et épistémologiques que pratiques. Par exemple, lorsqu’on en vient aux sujets politiques, nos sociétés démocratiques sont structurées par un pluralisme radical visant à préserver la liberté de pensée et la liberté d’expression, aucune instance sociale ne pouvant revendiquer la possession intégrale de la vérité (Feltz 2014 p. 45-55). Mais comment faire droit à la fois à ce pluralisme sociétal et à la rationalité scientifique lorsque la frontière entre les deux mondes devient poreuse, et doit même être transgressée ? Comment maintenir une position équilibrée dans ces « guerres de la science » (Kitcher 2001) qui, depuis le début du 21ème sciècle, voient s’affronter les défenseurs d’une science toute puissante et ses détracteurs qui ne lui accorde aucun statut épistémique particulier par rapport aux autres activités humaines ? Comment penser la délégation d’autorité entre les différentes parties en présence ? Quel peut être le rôle des acteurs extra-académiques et des citoyens ? Peut-on penser qu’un ensemble de préférences éthiques ou politiques puissent être invalides (par exemple biaisées ou basées sur une information insuffisante) ? Doit-on, avec Habermas, exiger de toute personne avançant (ou critiquant) une idée politique, ou plus généralement, une affirmation évaluative, qu’elle accepte de discuter de la justification de ce qu’elle avance (Habermas 2014) ? Que faire des acteurs et des apports qui ne respecteraient pas ce type d’injonction ? Peut-on penser un certain rapport à une forme de vérité et de la rationalité lorsque l’on se confronte à des problèmes sociétaux épineux tels que les questions éthiques soulevées par les nouvelles technologies ?

En somme, peut-il faire sens de chercher à renforcer les capacités éthiques des acteurs en prise avec de telles questions ? Peut-il faire sens de chercher à s’installer dans le registre de la discussion collective de problématiques complexes (en accordant du crédit à l’importance du consensus, à la poursuite d’une certaine de forme de vérité ou de validité des réponses apportées) ou bien est-on condamné à ne voir dans la discussion de ces questions rien de plus qu’un conflit entre des avis subjectifs protégés par un pluralisme inaliénable ? Le droit au désaccord et au pluralisme peut-il (doit-il) s’accompagner d’un certain nombre de devoirs et de responsabilités ? Et sur la base des réponses apportées à ces questions, peut-on mieux former les acteurs impliqués dans l’exploration de ce type de problèmes ? Peut-on leur fournir un bagage et des outils plus efficaces pour répondre aux grands défis de notre temps ?

Bibliographie

  • Feltz, B. (2014). La science et le vivant. Philosophie des sciences et modernité critique. De Boeck.
  • Funtowicz, S. O., and J. R. Ravetz. 1993. Science for the post-normal age. Futures 25:739–755.
  • Gibbons, M. 1999. Science’s new social contract with society. Nature 402:C81–C84.
  • Habermas, J. (2014). De l’éthique de la discussion, Flammarion (Champs Essais, 421).
  • Nowotny, H., P. Scott, and M. Gibbons. 2003. Mode 2’ Revisited: The New Production of Knowledge. Minerva 41:179–194.
  • Pohl, C., B. Truffer, and G. Hirsch-Hadorn. 2017. Addressing Wicked Problems through Transdisciplinary Research. Dans: R. Frodeman, J. Thompson Klein, and R. C. S. Pacheco, editors: The Oxford handbook of interdisciplinarity. Oxford University Press. Pages 319–331.
  • Ravetz, J. 2004. The post-normal science of precaution. Futures 36:347–357.
  • Thompson Klein, J. 2017. Typologies of Interdisciplinarity: The Boundary Work of Definition. Dans: R. Frodeman, J. Thompson Klein, and R. C. S. Pacheco, editors: The Oxford handbook of interdisciplinarity. Oxford University Press. Pages 21–34.

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